Il y a deux façons très distinctes de se nourrir, et elles racontent presque tout de notre rapport au monde. Dehors, au restaurant ou chez des amis, le repas est une performance. On fait les fins gourmets, on prend le temps de mâcher, on discute de l'assaisonnement avec de grands gestes. On veut montrer qu'on a du goût, qu'on appartient au monde de ceux qui savent apprécier les bonnes choses.
Mais regardons la scène de l'arrière-boutique. Ce soir-là, à la maison, il n'y a plus de public. Assis à la table de la cuisine, ou parfois même debout près du frigo, on réchauffe rapidement un reste de ragoût de la veille. On sauce l'assiette avec un gros bout d'ugali, le regard un peu vide, fixé sur un point invisible du mur ou sur l'écran d'un téléphone.
Il n'y a plus de filtre, plus de belle vaisselle, plus de mise en scène. C'est juste nous, notre faim crue, et le poids des heures qui viennent de s'écouler. Ce festin solitaire n'est pas triste, il est au contraire d'une vérité troublante. C'est l'un des rares moments où l'on n'a plus l'obligation d'être « intéressant » pendant qu'on avale notre nourriture.
Le vertige survient quand on réalise qu'on préfère parfois ces restes froids mangés en silence à n'importe quel banquet bruyant. Parce que la véritable faim que l'on cherche à combler en rentrant chez soi n'est pas celle du ventre. C'est la faim de paix. Et celle-là, aucun restaurant ne la met jamais au menu.