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L'uniforme de l'ombre

Le contraste est d'une violence absolue, mais on y fait à peine attention. Observez ce type qui marchait d'un pas fier dans la rue, impeccable dans sa veste bien coupée. Une fois la porte de chez lui franchie, il jette cette carapace sur une chaise. Et que fait-il ? Il enfile instantanément son plus vieux t-shirt, celui dont le col est détendu et qui porte peut-être même un petit trou sur l'épaule.

Ce vieux vêtement qu'on ne porterait sous aucun prétexte à l'extérieur, c'est l'uniforme officiel de notre arrière-boutique. Mais c'est surtout le symbole d'une immense tristesse moderne : nous réservons nos plus beaux tissus pour des inconnus qui s'en fichent, et nous gardons nos loques pour notre propre intimité.

À force, on finit par croire qu'on ne mérite l'élégance que lorsqu'on est sous le regard des autres. Seul avec nous-mêmes, on s'abandonne. Pourtant, ce vieux t-shirt est peut-être la chose la plus honnête qu'on possède. Il ne juge pas nos kilos en trop, il ne demande pas qu'on rentre le ventre, il absorbe notre fatigue sans protester. Il est la preuve en coton que notre corps a, lui aussi, désespérément besoin de poser les armes.

Et si le véritable amour de soi commençait là ? Dans notre capacité à nous habiller avec soin et respect, même un dimanche où l'on sait pertinemment que personne, absolument personne, ne viendra frapper à notre porte.